Le Collectif de soutien aux Maliens de Montfort sur Meu

Au bout de la grève, les papiers...

LE MONDE | 02.05.08 | 14h10 • Mis à jour le 02.05.08 | 14h10
 

Un employé de la préfecture de Nanterre remplit une demande de régularisation, le 23 avril. AFP/JOEL SAGET
 Un employé de la préfecture de Nanterre remplit une demande de régularisation, le 23 avril.



ègle numéro un : toujours avoir son abonnement dans le métro et dans le bus. Une fraude exposerait à un contrôle de police. Et à Paris, tous les clandestins le savent, mieux vaut éviter le RER et les grandes correspondances comme Châtelet-Les-Halles  : "Il y a trop d’Africains donc trop de flics." C’est une question de survie. Fodie Konté l’avait bien compris. "Mes trajets étaient deux fois plus longs", explique-t-il. Pendant huit ans, son seul "titre de séjour" valable en France a été... sa Carte orange.

Règle numéro deux : toujours être présentable. Bien rasé, chemise repassée, pas de casquette, pas de survêtement comme "la racaille"... Il ne faut pas attirer le regard suspicieux d’un "flic". "Tu es noir et en plus sans papiers, lâche Fodie Konté. Faut éviter de titiller le diable."

Il y a deux mois, sa "vie de merde de sans-papiers" s’est achevée. Fodie Konté, 26 ans, a été régularisé, le 22 février, par la préfecture de police de Paris. Il doit ce geste "exceptionnel" à sa grève. Le 13 février, avec huit autres cuisiniers, il a investi le restaurant branché La Grande Armée, propriété des frères Costes. Il n’y travaillait plus depuis plus d’un an, mais il a décidé d’occuper son ancien lieu de travail pour réclamer une régularisation à côté de clients qui n’avaient d’yeux que pour leur coupe de champagne.

Avec ses huit collègues, tous syndiqués à la CGT, ils avaient été embauchés voilà des années avec une fausse carte de séjour. Selon eux, la direction le savait et en profitait. Les patrons ont réfuté ces accusations. Mais, après six jours de grève - organisés par la CGT et l’association Droits devant ! -, ils se sont engagés à reconduire les contrats de travail et ont appuyé les demandes de régularisation, comme le prévoit la circulaire du 7 janvier.

Depuis, huit des neuf cuisiniers ont été régularisés. Ils sont érigés en exemple par la CGT. Le 23 février, Fodie Konté est en tête de cortège au côté de Mgr Gaillot, lors d’une manifestation parisienne de sans-papiers. Dans les réunions syndicales, comme à Massy, dans l’Essonne, les nouveaux régularisés parlent devant des travailleurs sans papiers : "Nous avons tenu, c’est à vous de suivre." Ils arrivent à les convaincre de faire comme eux. Le syndicat, lui, s’appuiera sur ce qu’il appelle "la jurisprudence Grande Armée" pour préparer le mouvement de grève de centaines de travailleurs sans papiers qui touche l’Ile-de-France depuis le 15 avril.

"Aujourd’hui, je suis dans une autre vie, sourit Fodie Konté. Je ne me cache plus de la police. Je marche comme tout le monde." Comme tout le monde ? Il a pourtant toujours payé des impôts, près de 1 000 euros par an, possède un compte à la Caisse d’épargne, une carte Vitale... "Mais je n’ai jamais pu l’utiliser", explique-t-il. Et pour cause. La Sécurité sociale ne le connaît pas. Le 7 novembre 2003, le gérant du restaurant La Grande Armée reçoit un courrier de l’assurance-maladie l’informant que son employé est... en situation irrégulière. Quelques semaines plus tard, Fodie Konté est sérieusement brûlé en cuisine. Du chocolat sortant d’un four à 180 °C lui a laissé des traces noirâtres sur les avant-bras. Un mois d’arrêt "où je n’ai pas été payé", assure-t-il, et où il dû payer de sa poche 400 euros.

"LA HONTE"

Depuis janvier 2007, Fodie Konté est chef dans un restaurant du 17e arrondissement, Chai Lui. Ici, au travail, on le croyait "comme tout le monde". A commencer par sa responsable, Claire Gordien. "J’ai été déçue d’apprendre sa situation par la presse, déplore-t-elle. Il avait été bien content de trouver un employeur qui prenait de faux papiers. Et après, il lui a donné un coup de couteau dans le dos. Il aurait pu en parler."

Mais ce n’est pas si simple d’en parler. C’est même la "honte" de dire qu’on n’a pas de papiers. Pour se préserver, Fodie Konté s’est inventé une vie qu’il raconte aux amis, aux collègues français. Une histoire comme diversion. Dans son conte, il a une femme et une petite fille. Un père qui vient souvent lui rendre visite... Dans sa vraie vie, il n’a pas vu ses parents depuis dix ans. "Ils ont dû vieillir", murmure-t-il. Fodie Konté a quitté Bamako, au Mali, en 1998, il avait à peine 17 ans.

Un père commerçant, une mère femme de ménage, Fodie est le "numéro trois" d’une famille de cinq enfants. "On ne manquait de rien", se rappelle-t-il. Son père avait été aussi éboueur de la Ville de Paris. Il trimait des mois, revenait au pays avec des cadeaux. Ses amis se trimballaient dans de "belles voitures", leurs parents travaillaient aussi en France. "J’étais fasciné ! Je voulais leur ressembler", se souvient Fodie Konté. Mais les allers-retours fatiguent le chef de famille. Son commerce de vêtements vacille. "On ne mangeait plus de viande", insiste Fodie. En 1998, le jeune homme quitte donc l’école coranique - où il a rencontré certains de ceux qui seront avec lui cuisiniers à La Grande Armée -, emprunte 1 500 euros. Direction Paris. De là-bas, croit-il, il pourra aider sa famille, envoyer de l’argent. "Mais il n’a pas eu de visa, explique Mamadou Siby, un proche. Il n’a pas pu, comme certains, prendre l’avion."

En guise de baluchon, un sac en plastique. A l’intérieur, un pantalon, deux chemises et une couverture que sa mère lui a donnée. Fodie Konté part en train de Bamako à Nouakchott, en Mauritanie, prends des bus jusqu’à Casablanca, au Maroc. Il y a "le petit bateau" de Ceuta, l’enclave espagnole, jusqu’aux côtes ibériques. Enfin, le train pour Paris... deux ans après avoir quitté le Mali. "Dans ce voyage, j’ai eu de la chance, dit-il. D’autres y sont restés."

A "Paname", il est seul : "Fallait que je trouve un endroit où il y avait des Maliens." Le jeune homme se rend dans un foyer de travailleurs immigrés du 19e arrondissement. Il négocie. "Si tu nettoies la cuisine, tu peux dormir à côté du frigo", lui dit-on.

Il demande l’asile - qui lui sera refusé -, profite d’une autorisation provisoire de séjour pour ouvrir un compte. Commence une période de petits boulots au "black" près de la gare du Nord, avant l’achat à un "Blanc" d’une fausse carte de séjour pour 200 euros. "Cela a été une délivrance, explique-t-il. Je savais que j’allais, grâce à cela, trouver un travail déclaré."

Fodie Konté voudrait maintenant retourner à Bamako, embrasser sa mère et lui montrer la couverture qu’il a su garder tout au long de son périple. "Je sais qu’après avoir pleuré en me la donnant, raconte-t-il, elle va se mettre à rire en la revoyant."

Mustapha Kessous


04/05/2008
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